lundi 30 mars 2015

Bourse: vers un krach obligataire?


Qu'est-ce qu'un taux d’intérêt? ni plus ni moins que la traduction d’une demande de financement contre un prix convenu entre un prêteur d’une somme d’argent et un emprunteur, le premier pouvant être une banque (voire une institution financière non bancaire), une entreprise ou plus rarement un ménage. 

En dehors du contrat de prêt proprement dit, l’emprunt peut prendre la forme d’une obligation émise par l’emprunteur et cessible autant de fois qu’il en sera nécessaire par son détenteur. Elle est, avec l’action, ce qui définit primordialement notre modernité économique, les procédures de titrisation n’en étant que des succédanés.

Quand la demande est forte, les taux d’intérêt augmentent faisant baisser la valeur des obligations déjà émises à des taux plus bas. Inversement, quand la demande est faible ou l’offre trop abondante, les taux se relâchent et la valeur des obligations préalablement sur le marché remonte.

Dans une économie en croissance, une demande forte induit un besoin de financement en investissements: à l’instar du fait inflationniste en règle générale, des taux élevés sont le signe d’une bonne santé économique et d’une dynamique vertueuse des mécanismes de marché, l’appétit pour l’épargne financière ou immobilière en est un des signes. Cette dernière sert à nourrir aussi bien les investissements que la consommation jusqu’à la limite d'un prix maximum atteint. Les taux fléchissent alors, les agents cherchent à éviter des surcoûts et à maintenir leur productivité; accessoirement, le marché pare aux bulles spéculatives. 

Tout ceci bien entendu décrit un fonctionnement sain dans un cadre de régulation mesurée, les revenus étant appréhendés comme un facteur de croissance par les acteurs économiques (principalement les ménages).

Depuis 2009, la facilitation monétaire dite « Quantitative Easing », tant aux USA par la FED que dans l’Euro-zone par la BCE (dans un style plus feutré) ont contribué à l’augmentation de l’offre de liquidité disponible et baissé au quasi-nul les taux d’intérêts et ce, malgré une inflation soutenue jusqu’en 2012.

Alors qu’il aurait fallu une hausse des taux pour drainer les revenus d’activité et les bénéfices des entreprises vers l’épargne et contribuer de facto à faire face à la crise de liquidité des banques (une des conséquences des sub-primes), les banques centrales ont fait l’exact contraire, sur l’insistance des banques « Too Big To Fail » privées mais aussi de de Washington et Bruxelles !

Les taux faibles ont non seulement découragé l’épargne (l’assurance-vie en France par exemple) mais aussi l’investissement. Les entreprises cotées peinent à retrouver des prêteurs en attente d’une remontée des taux (la fameuse trappe à liquidités): après avoir été en stagflation, nous nous immergeons à pas comptés dans les remous de la déflation, effet direct de la baisse des coûts unitaires salariaux réels et du maintien des marges bénéficiaires.

Plus grave encore, les taux nuls ont engendré un biais dans la perception même du risque. Contredisant les signes les plus élémentaires d’une bonne santé économique (taux élevés pour une demande de fonds supérieure à l’offre), le refinancement facilité par les banques centrales déforme les arbitrages et distord les allocations d’actifs. En donnant une fausse image de marchés sécurisés, des bulles spéculatives se sont créées dans les marchés actions, obligations et immobilier.

Une précision cependant: la déflation dans l’Euro-zone n’est pas la conséquence de la baisse du prix de l’énergie. Le fléchissement avait commencé avant l’effondrement des cours; les prix auraient dû repartir à la hausse avec un indice Brent faible impactant le coût de production des autres produits, tel n'est pas le cas!

Que constatons-nous? Le Brent a augmenté de 10,75% au mois de février ralentissant par un effet mécanique une baisse de prix sur 12 mois de -0,3%; ces prix correspondent à des indices sectoriels quasi nuls voire négatifs (commerce de détail, alimentation, santé, vêtements, transports, immobilier, appareils de communications). La France suit cette tendance avec en février une inflation de 0,2% soit -33% en un mois dont notamment un indice des produits manufacturiers en net recul de -0,68%.

L’inflation désormais négative aux USA affiche un taux de -0,09 % en janvier 2015 confirmé en février à -0,03%. Un recul de l’investissement (et notamment des machines-outils) entraînera inexorablement un allègement de charges (dont celle de la main d’œuvre) affaissant la demande de consommation et les bénéfices des entreprises avec la conséquence alternative soit de faire remonter les taux soit de réinjecter des liquidités et de faire imploser le système par des bulles spéculatives.

Lorsqu’une entreprise enregistre une baisse de son bénéfice après impôts, les taux qui lui sont proposés sont élevés, le risque pour le préteur étant réel: quand toutes les obligations précédemment émises dans l’Euro-zone à des taux proches du zéro ne vaudront plus rien, les cours chuteront et feront exploser les dettes publiques, des défauts supplémentaires s’en suivront inexorablement.

Ce qu’il faut bien comprendre ici est la motivation première des marchés financiers: la recherche d’un taux annuel rémunérateur! Il n’y a aucune raison en effet d’investir pour un taux ne rapportant rien, la quête d’une proie telle qu’un Etat ou une entreprise reste de mise, le krach étant consubstantiel aux mécanismes hétérodoxes mis en place par les banques centrales et les Etats les gouvernant.

Si nous analysons les indices Standard & Poor’s (S&P), « l’International Corporate Bond » (obligations des entreprises hors USA) sur 10 ans ne s’est aucunement valorisé en trois ans alors que les obligations souveraines dans l’Euro-zone se sont valorisées de 38,50% ce qui en clair n'est ni plus ni moins qu'un effondrement des taux! Plus précisément l’indice S&P des obligations sur 10 ans de 2009 à 2015 donne un rendement annuel de 4,53% mais un rendement à maturité de seulement 1,22% (valeur de l’obligation conjuguée à son taux annuel et à sa durée) pour une valorisation de plus de 79% depuis 2009. Le constat est identique pour les maturités de 7-10 ans (rendement au  terme de 0,63%!) et de 5-7 ans (0,37%). Significativement les taux du Trésor français sur 10 ans sont de 0,43% pour une moyenne de 1,43% dans l’Euro-zone.   

Lorsque nous prenons acte d’un retrait de chez PIMCO (premier fond obligataire mondial) de 27,5 Mds USD en octobre 2014 (après une décollecte de plus de 65 Mds USD depuis mai 2013) assorti de la démission de son associé fondateur Bill Gross, nous avons l’obligation de nous poser des questions sur la viabilité d’un système générant 14 495 Mds USD d’obligations uniquement sur le marché américain dont 6664 Mds USD d’obligations souveraines et 6 215 Mds USD d’obligations émises par des institutions financières.

Une sortie de l’Euro-zone de la Grèce peut provoquer un krach obligataire mais il est aussi certain qu’une poursuite de la déflation au-delà de tous les QEs de la BCE n’en sera pas moins un facteur déclencheur: comment en effet appréhender un taux d’emprunt du Trésor français de 0% émis à la date du 13 mars 2015 autrement que par la prise de conscience d’un terrible aveu d’impuissance et de résignation des gouvernements en place ?

mardi 17 mars 2015

Grèce : Grexit or not Grexit ?


Le 20 février 2015 la réunion de l’Euro-groupe avec le gouvernement grec d’Alexis Tsipras a validé les propositions du parti Syriza, plan ayant pour objectif en quatre mois de trouver une plus grande flexibilité dans la mise en œuvre de mesures visant au remboursement/réduction de la dette, flexibilité principalement obtenue sur le budget primaire (excédent moins déficit public hors paiement annuel de la dette). Excepté le fait que le gouvernement Samaras avait l’intention de soumettre un plan équivalent à Bruxelles, ces quatre mois se solderont, sauf renouvellement, soit par une renégociation du terme de la dette et son rééchelonnement soit par un défaut et son annulation pure et simple.

Nous sommes en effet dès le départ dans le trucage des comptes. En 2013 le déficit public était de 12,2% du PIB pour se réduire en 2014 à 2,5% du PIB!, tour de passe-passe accompli par le gouvernement en délestant du budget les charges des institutions financières, en clair les intérêts et le capital de la dette.

Quelques chiffres méritent à ce point d’être rappelés: le PIB en 2014 était de 192 Mds€ (après avoir baissé de plus de 20% depuis 2008) pour une dette de 176% de ce même PIB (337Mds€) autrement dit une augmentation de 73% en 10 ans contre des recettes fiscales légèrement positives de 18% et d’une réduction des dépenses publiques de 13% sur la même période.

Admettons donc qu’il y ait eu un excédent public de 0,8% du PIB (1,5Mds€) en 2013 et 2014, excédent  correspondant à une balance commerciale (biens et services) positive de 3,12Mds USD en 2014 (après toutefois une baisse drastique des importations, la balance des paiements étant négative de - 2% - source OCDE), il reste qu’il faille toujours rembourser aux créanciers près de 25Mds€ par an.

Pour être plus précis, en contenant un déficit public à 4,5% du PIB (8,64Mds€), il faudrait à peu près 40 ans à la Grèce pour rembourser intégralement la dette ce qui reste bien entendu une hypothèse d’école ;   quand bien même le gouvernent réussirait à la réduire à 60% du PIB (115Mds€), il resterait encore 222 Mds€ à rembourser soit plus de 25 ans de paiement en consacrant l’intégralité du déficit à cette charge procédant d’une rigueur budgétaire qu’aucun Etat de l’Euro-zone n’est capable de suivre. 

Pour qu’il y ait une reprise, il faut une augmentation des revenus du travail et une baisse in fine du chômage. Or comment en serait-il possible avec un taux de chômage de 26,6% en 2014 et une baisse depuis 2009 de 14,29% des coûts salariaux unitaires réels?

Pour rappel, le coût salarial unitaire réel est le rapport entre les salaires réels (salaires moins l’indexation de ceux-ci sur les prix) et la productivité. Le fléchissement de ce ratio signifie simplement que les salaires ont baissé drastiquement dans le seul but de maintenir des gains de productivité constants, gains qui se sont par ailleurs réduits par rapport à des Etats comme l’Allemagne (écart avec ce dernier de 30% entre 2009 et 2011), autrement dit la Grèce a suivi une tendance globale dans l’Euro-zone de baisse du salaire réel reflétée par plus de quarante ans de déflation salariale dans l’OCDE...

Un des moyens déclencheurs d’une rehausse du salaire réel serait bien évidemment une relance claire et franche du commerce extérieur grec par un retour à la drachme, la monnaie européenne étant actuellement surévaluée de 16% (malgré sa baisse récente!) d’autant plus que la Grèce est tournée à 65%-70% vers le commerce intra-zone et suppose aussi les sorties conjointes des autres Etats-membres. Quoiqu’il en soit, même une sortie individuelle serait un accélérateur (1€ est égal à 340 drachmes pour mémoire!) d’une économie  dont la demande de consommation est actuellement en déflation de -2,60% en 2014 après une baisse continue depuis 2010 de plus de 50%. Tant l’investissement que l’épargne (les deux en chute libre de respectivement 59% entre 2007-2013 et 68% entre 2003 et 2011) en seraient relancés.  

A l’instar de la France, la procédure pour sortir de l’Euro-zone suivrait le timing suivant induisant des délais de 48 heures à une semaine maximum:

- Contrôle des capitaux;

- Rachat des dettes publiques sur les marchés par la banque centrale grecque;

- Mise sous tutelle du système bancaire;

- Soutien des entreprises endettées en devise(s) étrangère(s);

- Mise en place d’un fonds souverain stratégique pour une relance des principaux secteurs de l’économie;

- Vente d’actifs étrangers et relance monétaire mesurée afin de soutenir les salaires directs et indirects.

Il est donc tout à fait possible de sortir de l’Euro au-delà même des débats autour du point de savoir si une sortie de l’Euro-zone implique ou non celle automatique de l’Union Européenne; nous en sommes cependant pas moins très loin de la position officielle de Syriza qui n’a, à aucun moment, parlé d’un éventuel « Grexit ». Créé il y a plus d’un an, Syriza n’est pas un parti uniforme et se compose de trois courants politiques dont le plus important est celui de la gauche modérée (ayant son équivalent français dans la gauche du PS, les « frondeurs » en quelque sorte), les deux autres se situant par une même analogie à ce qu’est devenu le PCF (parti de gouvernement du PS) et au Front de Gauche pour la partie la plus radicale.

Syriza affirme avoir le mandat du peuple pour négocier avec la Troïka sans quitter la zone euro ce qui nous semble déjà compromis poussant dès lors les plus radicaux à demander un retour à la drachme, solution en rupture avec la position d’Alexis Tsipras et de son ministre des finances Yanis Varoufakis. Si pour autant, une solution n’est toujours pas trouvé d’ici juin, de nouvelles élections et un référendum devront être organisés pour obtenir la légitimité populaire à une sortie et à la rupture diplomatique avec Bruxelles. A défaut d’un retour aux urnes, l’austérité sera remise de plus belle par la Troïka, Syriza implosant et laissant très probablement la place à des partis plus radicaux en l’occurrence les néo-nazis d’Aube Dorée. Si tel est le but, Bruxelles en portera la responsabilité indéniable.

Sources:



lundi 9 mars 2015

Le « Quantitative Easing » de la BCE : impact de l’annonce sur les marchés


A l’instar de la FED, la BCE se lance dans la « facilitation » monétaire (dit OMT ou « Outright Monetary Transactions »), l’objectif étant d’inonder de liquidités monétaires les marchés financiers dans l’espoir que ceux-ci puissent, par un effet de percolation, relancer l’économie réelle. C’est ce qu’a fait la FED depuis 2009 sans effet réel si ce n’est la création de bulles spéculatives et l’évitement pour les grandes banques d’une mort par asphyxie.

Comme nous l’avons vu dans les précédents articles, la déflation étant désormais au rendez-vous dans l’Euro-zone, la BCE a annoncé son intention d’acheter de la dette privée et souveraine et se substituer aux créanciers dans leurs relations avec des débiteurs à risque dont font partie les Etats de l’Euro-zone. Les maturités (durées) seront dès lors variables, l’intérêt pour le cédant (les banques sur le marché secondaire) étant d’en tirer immédiatement un prix en euros sonnants et trébuchants!   

Cette décision a été prise le 22/01/2015 suite à un avis favorable de l’avocat général près la CJCE en date du 14/01/2015 dans le cadre d’une question préjudicielle posée par le Tribunal Constitutionnel de Karlsruhe, avis positif mais soumis cependant à conditions.

La BCE envisage d’acheter par mois 60 Mds€ de dettes privées et publiques (avec des maturités pouvant aller jusqu’à 30 ans !) jusqu’en septembre 2016 voire même au-delà si nécessaire pour un total de 1140Mds€ le tout dans le respect du principe de proportionnalité.

Il s’agit ici d’une nouveauté depuis la création de la BCE: 80% des dettes rachetées le seront par les banques centrales nationales au sein du SEBC (Système Européen des Banques Centrales) et à proportion de la participation de chaque Etat-membre dans le capital de la BCE (de facto principalement l’Allemagne, la France et l’Italie), induisant le double effet d’une (re)nationalisation des dettes et l’amoindrissement du risque d’insolvabilité pour la BCE. Inversement cette proportionnalité est aussi une façon détournée de redonner aux banques centrales la main sur la création monétaire et là encore un moyen pour la BCE d’alléger son bilan et se déresponsabiliser.

Mais n’était-ce pas la même chose jusqu’ici?!, me diriez-vous à juste titre et je vous répondrais par la négative.

Outre des opérations de refinancement au jour le jour ou à la semaine dit MRO (Main Refinancing Operation) à des taux quasi-nuls, la BCE octroie en effet des prêts aux banques à court et moyen terme (jusqu’à 4 ans) de deux sortes: soit le LTRO (Longer-Term Refinancing Operations) pour un financement des banques contre une mise en garantie d’un avoir de même valeur, soit le TLTRO (Targeted Longer-term Refinancing Operations) pour un financement des banques à charge pour elles de réutiliser ce flux vers l’économie réelle (entreprises, ménages, etc). Ce financement se fait donc contre une garantie qui peut être n’importe quoi mais surtout une valeur de titrisation (Asset Back Securities, Collateralized Debt Obligations) autrement dit une créance représentant un agrégat de contrats bien réels (prêts auto, cartes de crédit, prêts immobiliers) dont le risque d’insolvabilité est plus ou moins élevé pour la banque. Nous retrouvons sur ce dernier point la raison d’être de ces refinancements: les LTROs ont été créés pour d’une part faire face à une carence en liquidité mais aussi pour se débarrasser de valeurs toxiques (le fameux hors-bilan).

Deux LTROs de 3 ans ont déjà été lancés en décembre 2011 et février 2012 pour un montant total d’approximativement 1000Mds€ et dont le résultat fut celui de l’ordre du nul économique sauf à avoir augmenté la masse monétaire (M3) de 400% entre 2010 et 2012 ! En ce début d’année, ils viennent donc de prendre fin, les remboursements induisant dans le jargon de la BCE une neutralisation de la masse monétaire, celle-ci ayant baissé de 75% de 2012 à fin 2014…. pour se regonfler d’octobre 2014 à ce jour de 300%: en prenant en compte les opérations de MRO et de LTRO (maturités de 3 mois à 4 ans), la BCE a en effet injecté sur les mois de janvier et février 322 Mds€ (voire 470Mds€ si j’inclue les MROs) et nous ne parlons pas encore des OMTs ni des TLTRO non encore lancés.

La BCE a déjà procédé à l’achat de dettes privées de 2010 à 2012 dans le cadre des Fonds Européens de Stabilité Financière et du Mécanisme Européen de Stabilité (avec l’aide du FMI) et compte procéder à l’achat de dettes publiques en prenant le contre-pied de la Cour de Karlsruhe mais l’aval de la Bundesbank; les milliards d’Euros prêtés aux banques par les LTROs n’auront donc servi tant les chiffres de croissance et d’inflation sont calamiteux sauf à avoir permis aux établissements bancaires d’apurer leurs comptes en extrayant les actifs douteux de leurs bilans vers la BCE, actifs qui in fine serviront de nouveau de collatéraux pour une inflation monétaire sans limite…

Dans cette perspective, le rachat d’une dette peut sembler plus sain: le créancier devient la banque centrale et la dette ne servira pas à lever des fonds indéfiniment; elle ouvre cependant une voie à la BCE tout à fait dangereuse: la création monétaire sans croissance et circonscrite territorialement à l’Euro-zone. Ce qui peut apparaître comme une bonne nouvelle pour les Etats et les entreprises a le potentiel d’obliger à une plus grande rigueur monétaire par un relèvement des taux d’intérêts et une austérité budgétaire encore accrue.

Nous avons vu dans les précédents articles que ces liquidités n’étaient pas destinées à l’économie réelle décalant de facto les sphères financière et économique. Les effets cumulés des politiques d’austérités et de la monnaie unique surévaluée (sauf pour l’Allemagne) commencent à se faire sentir: sur les 12 mois écoulés, nous avons un taux d’inflation dans l’Euro-zone de -0,6% pour le mois de janvier (-1,6% pour ce seul mois) et de -0,3% pour le mois de février, l’inflation étant calculée sur quatre groupes de produits (alimentaire, énergie, produits hors-énergie et services). Dans le même temps, l’Euro continue de baisser et en premier lieu contre l’US dollar.

Entre le 26/01/2015 et le 4/03/2015, l’Euro a perdu 1,19% soit au total une baisse de 20,29% depuis mai 2014.  Cette baisse devrait cependant ralentir mais se poursuivre, principalement par l’achat par les investisseurs de Livres Sterling, Yens, Francs Suisse et Couronnes Danoises et par la remontée du baril de plus de 14%. L’euro devrait pour autant se stabiliser par la vigueur du commerce extérieur allemand et la fin de l’attaque sur le rouble pour définitivement replonger si la déflation se confirme.

Un des signes principaux sera l’évolution à suivre des marchés actions européens (Stoxx 50 et 600), en pleine euphorie actuellement par l’injection de liquidités de la BCE - l’annonce ayant bien été perçue par les marchés - mais encourant le risque d’un éclatement de bulles si l’indice des prix confirme sa baisse dans les mois prochains.  

Sources:



lundi 2 mars 2015

Moyen-Orient: redéfinition des frontières, la Russie en ligne de mire

Si le Système OMC/FMI s’effondre, cet effondrement dépendra de la baisse de l’étalon monétaire mondial qu’est le Dollar. Cette chute ne peut prendre que deux formes: d’une part une déflation sur le marché intérieur américain et d’autre part le déclin de la demande mondiale de la devise US par les effets conjugués de la poursuite du ralentissement du commerce mondial (voir article prévisions 2015) et de la substitution progressive d’un nouveau système au sein des BRICS (la fameuse « dé-dollarisation »), substitution renforcée par le retour aux monnaies nationales en Europe. Il est désormais clair que l’Euro favorise par son cours élevé le Dollar et empêche, à l’exception de l’Allemagne, toute croissance du commerce extérieur des Etats-membres de l’Euro-zone.

Sous cet angle, les attaques contre la Russie comme l’accélération de l’intégration de l’UE sont des enjeux cruciaux pour les USA, la montée des tensions avec la Chine représentant une alerte à moyen terme, une fois la Russie et l’UE définitivement neutralisées.

Dans cette perspective d’affaiblissement de la puissance russe, une troisième phase s’ouvre, les deux premières ayant été l’affaire ukrainienne (dont sont issues les sanctions à l’encontre du système financier russe) et les spéculations sur le rouble et le cours du baril.

Ce troisième temps comprend une mise en œuvre en deux axes : le premier est la coupure des exportations russes de pétrole et de gaz vers l’Europe à travers - et c’est le second axe - la construction d’un pipe-line traversant une péninsule arabique redessinée dont la Syrie, l’Iran et la Turquie seront les grands perdants. Si en effet l’Iran et la Syrie, partenaires déclarés de la Russie, représentent des cibles aisément identifiées, la Turquie l’est beaucoup moins mais  son affaiblissement est la condition d’une redéfinition des frontières dont le principal vecteur  est l’Etat Islamique (EI).

Je m’attacherai ici en plusieurs points à la situation au Moyen Orient à partir notamment de l’article d’Observer et des cartes ci-dessous (voir liens en sources). 

1) L’acheminement du pétrole/gaz d’Arabie Saoudite

- Les oléoducs seraient le moyen le plus sûr pour le pétrole saoudien d’être acheminé vers l’Europe via la Syrie, l’Irak et la Turquie au contraire des supertankers, soumis aux aléas géopolitiques des détroits d’Ormuz et de Chatt-El-Arab.

- Tant le gaz naturel saoudien que qatari pourraient également emprunter cette même voie vers l’Europe. Ce constat est le point d’achoppement des projets Nabucco et South Stream.

Le gazoduc Nabucco est un projet américain, décidé en 2002, d’acheminement du gaz d’Azerbaïdjan (pays largement sous influence diplomatique US mais ayant renoué ces dernières années des relations fortes avec la Russie et l’Iran) vers l’Europe via la Géorgie, la Turquie et la Bulgarie. Ce gazoduc devait à terme se doubler en oléoduc pour le transport pétrolier en provenance d’Irak, d’Egypte et d’Iran.  

Il a été cependant abandonné par décision de l’Azerbaïdjan d’utiliser le gazoduc TANAP-TAP qui passera par la Turquie, la Grèce, l’Albanie et l’Italie pour d’une part, des raisons de coûts, et d’autre part de prix plus élevés pratiqués dans les pays traversés. Sa construction a été décidée en octobre 2014.

Concurremment, le gazoduc South Stream (projet russe de Gazprom avec des capitaux italiens, allemands et autrichiens) a été décidé en 2007 et confirmé en 2010 pour acheminer le gaz de Russie et du Kazakhstan par la Mer Noire (en dehors de la Turquie) vers l’Europe. Tout comme le Nabucco, il devait aussi se connecter à terme aux pétroles irakien, iranien et égyptien et tout comme ce dernier fut abandonné par décision de la Russie sur l’insistance de la Bulgarie, elle-même sur ordre de l’Union Européenne et des USA.

2) L’affaiblissement de la Turquie et la création du Kurdistan.

L’EI revendique un territoire aux contours indéfinis partant des foyers insurrectionnels syriens aux zones conquises dans l’espace kurde irakien, rassemblant politiquement l’aile dure du wahhabisme sunnite et économiquement axé sur l’exploitation du pétrole.

Si l’EI (plus exactement l’Etat Islamique en Irak et au Levant regroupant Al-Qaïda en Irak et le Front Al-Nosra, ex Al-Qaïda en Syrie) cherche visiblement à unifier les sunnites du Moyen-Orient dans un Califat en cours de création, le soutien de l’Arabie-Saoudite leur sera nécessaire pour le contrôle de Médine et de la Mecque ce qui soulève une fois de plus l’implication possible de l’Arabie dans la guerre en cours mais révèle aussi sur le plan géo-économique une certaine clarté sur la route des oléoducs à suivre jusqu’à l’Europe via Bakou (le TANAP-TAP pouvant y être relié par la même occasion !), Soupsa (Géorgie) et les ports de Constanta (Roumanie) et Burgas (Bulgarie) sur la Mer Noire.

Une telle vision n’a cependant que peu de chances de se réaliser tant la résistance des peshmergas kurdes est forte, motivée par l’opportunité d’unifier définitivement leur peuple dans un Etat redéfini sur les frontières irakiennes, iraniennes, syriennes et turques !

La stratégie américaine pourrait dans cette perspective tant soutenir la résistance kurde que l’EI et aider à finaliser le Kurdistan au dépens des Etats limitrophes affaiblissant simultanément les intérêts russes en Syrie et en Iran.

Nous avons vu depuis quelques mois maintenant une réticence de la Turquie à intervenir contre l’EI, autrement dit à prêter indirectement main-forte aux peshmergas. Cette réticence s’est non seulement convertie en soutien non-dit à l’EI mais à un rapprochement politique et économique avec son ennemi immémorial qu’est la Russie alors même que la Turquie abrite l’une des plus grande base de l’OTAN dans cette partie du monde !

3) Le nouvel Etat de l’EI

Le Kurdistan nouvellement créé impliquerait évidemment, en retour, la création définitive de l’EI afin de pacifier, s’il en était possible, le nouveau tracé du pétrole saoudien obligeant comme nous l’avons dit l’Arabie à concéder La Mecque et Médine au Califat et mutualiser entre les deux Etats des intérêts bien compris: la concession des lieux saints à l’EI contre la sécurisation de la nouvelle voie pétrolière notamment via le Kurdistan. Ce dernier cependant y trouvera son compte par la perception de taxes sur le passage du pipeline et par des liens renforcés avec le Pentagone/OTAN et l’OPEP.   

4) Partition définitive de l’Irak

La conséquence directe à l’établissement de ces deux Etats pourrait en être la création de deux autres ! Les sunnites irakiens revendiqueront avec l’appui de l’EI et par opposition aux kurdes une sécession de l’Irak actuel et par contrecoup, les chiites créeront le leur, soutenu par l’Iran dans ce processus.  

Erdogan sera à n’en pas douter le grand perdant de cette redistribution des cartes et il est aussi probable qu’un « regime change », « une révolution colorée » de type Maidan ait lieu en Turquie comme nous en avons vu quelques tentatives courant octobre/novembre 2014.

Si Erdogan disparaît, le projet Nabucco pourrait en effet être remis à l’ordre du jour, le passage à travers les plaines turques serait de nouveau sécurisé et relié aux oléoducs BTC et TANAP-TAP.

5) Guérillas EI dans le Caucase Nord et réactivation du conflit dans le Haut-Karabagh

L’affaiblissement de la Russie pourrait se poursuivre jusqu’au changement de régime et la démission/renversement de Poutine ce qui suppose outre la coupure des exportations russes vers l’UE et la disparition de ses alliés au Moyen-Orient, la poursuite de foyers insurrectionnels sur le sol même de la Russie. 

Des mercenaires de l’EI sont déjà à l’œuvre dans les régions du Caucase Nord et particulièrement dans le Daguestan. La reprise en main de la Tchétchénie par Kadirov, soutien fidèle de Poutine n’a fait que déplacer les activistes wahhabites dans le pourtour de cette république aux abords de la Mer Caspienne. De même le conflit du Haut-Karabagh, enclave arménienne au sein de l’Azerbaïdjan peut être facilement réactivé par des activistes islamiques (principalement Azéris) revendiquant un Azerbaïdjan unifié ce qui serait un casus-belli pour l’Arménie et la Russie.

6) Foyers talibans en Asie Centrale et dans la région de la  Volga

Nous le voyons, la partition de l’Irak aura inévitablement des conséquences sur la sphère afghane. Un Iran amoindri dans ses frontières réactivera le mouvement sunnite Joundallah iranien et ses connections avec son homologue baloutche en territoire pakistanais, les deux mouvements étant supposés avoir des liens étroits avec Al-Qaïda. 

Cette montée en puissance d’un sunnisme extrémiste dans cette région ne peut qu’encourager les mercenaires talibans à étendre leur influence vers l’Asie Centrale non seulement dans les Etats alliés de la Russie (Turkménistan, Kazakhstan, Tadjikistan, Kirghizistan) mais au sein même de la Russie aux abords de la Volga (le Tatarstan musulman notamment), exacerbant in fine l’émulation des mouvements islamistes locaux.

Pour conclure, tout ceci reste un scénario possible et réalisable à court et moyen terme. L’important est d’en comprendre seulement la dynamique: la réussite pleine et entière de cette stratégie est secondaire, seuls importent son degré de nuisance et sa capacité à détériorer les  intérêts russes dans ces régions tout en maintenant le « State Building », l’emprise du dollar dans les négociations de marchés publiques renouvelés, les fournitures d’armements et de mercenaires et ultima verbum, le contrôle indirect des cartels dans le « Croissant d’Or ».






Sources :      



lundi 16 février 2015

Le voile se lève………….prévisions pour 2015 et après

Le mot « crise » est désormais omniprésent dans le discours tant économique que politique et médiatique. Il sert de paravent, de cache-misère à toute possibilité de construction d’une alternative, d’une critique pour la simple raison qu’il est asséné sans aucune justification si ce n’est celle de mise en œuvre de politiques sociales et économiques iniques. De quoi parle-t-on au juste quand la dénomination, le tag « crise » est employé sinon de l’évocation d’un contexte instable, indéfini, chaotique mais assurément invivable ? Comment en effet vit-on en mode « crisique » pour reprendre l’adjectif de Philippe Grasset, comment définit-on des modes de vies dans un espace désorganisé, entropique mais surtout comment comprendre que la crise n’est assurément pas pour tout le monde, que les écarts entre les revenus se sont agrandis, que le chômage et la précarisation bien présents n’empêchent en rien le développement de patrimoines conséquents, de réseaux influents et de revenus gigantesques aux sources multiples  au sein d’une même entreprise?

L’objet de cet article est de remettre à plat le contexte socio-économique mondial.Il m’importe ici de mettre également fin aux mensonges des dirigeants (politiques, entreprises) et de montrer l’inanité des politiques en cours pour pouvoir ultimement envisager une alternative à l’injustice économique et sociale.  
Qu’on en juge par les chiffres du PIB, concept statistique décrié mais révélateur au minimum de ce qu’un pays génère de revenus, de ce qu’il crée de richesses annuellement. Si nous devons parler de crise, observons comment le PIB entre 2010 et 2013 dans la zone OCDE a été mu par celui des Etats-Unis de +12,05% (source Banque Mondiale) alors que dans le même temps celui de l’Euro-zone a stagné à 0,495% (source Eurostat), ceux de la Chine et de la Russie se sont envolés de respectivement 55,79% et 37,53% (Banque Mondiale)!, ces quelques chiffres soulignant que le monde global est une réalité et la zone BRICS le véritable relais de croissance actuelle des économies de l’OCDE.

Si nous regardons l’évolution en montant du commerce dans l’OCDE, la balance commerciale des biens et services apparaît certes déficitaire depuis 2007 mais si nous analysons le montant des exports et importations de biens (les services ne représentant qu’une part infime de ceux-ci), les premières ont cru de 21,16% et les secondes de 15% entre 2007 et 2014 ce qui veut surtout dire que même des importations en augmentation sont des rentrées importantes de devises dans la zone non-OCDE et une source potentielle de profits pour les exportations de l’OCDE vers cette zone. La zone hors OCDE étant en effet exportatrice nette, si nous regardons les montants imports et exports depuis 2007, ils sont respectivement en hausse de 34,48% et 25,30%. Le commerce mondial a donc in fine augmenté de 16,24% depuis 2007 soit 2,70%/an !

D’ailleurs l’évolution du PER souligne cette croissance. Pour mémoire, le Price Earning Ratio est le rapport de capitalisation boursière sur le bénéfice de l’entreprise autrement dit lorsque la valeur cotée des actions de celle-ci est beaucoup plus forte que le bénéfice enregistrée, l’entreprise fait l’objet d’une spéculation sans rapport avec ce qu’elle retire comme profit. De février 2009 à janvier 2015, le PER (sur le S&P 500) a augmenté de 89,58% passant de 14,12 (soit un bon ratio correspondant à la corrélation entre la valeur de l’action et la marche de l’entreprise) à 26,77 en ce début d’année dénotant tant de futurs profits que de bulles spéculatives laissant croire à une confiance plutôt forte des opérateurs dans le système financier ce qui cependant peut être contredit par ce qui suit.

Le PIB comme la capitalisation boursière ou les balances commerciales mesurent la création de richesse ou plus précisément la source de profit qui dépend toujours directement du prix et des marges mais ne sont pas des révélateurs de l’activité proprement dite à savoir le nombre de ventes et la fréquence de celles-ci. Par exemple deux ventes peuvent rapporter plus que dix ventes mais ces dix ventes ne sont-elles pas le signe du développement d’une production ? S’il y a dix ventes, il y a donc dix biens ou services et par extension autant de travail pour les produits alors que si il y a seulement deux ventes, l’activité reste faible et indirectement ne créera pas d’effets de démultiplication, de synergies dans les moyens de productions, d’efforts d’investissements pour rationaliser la fabrication en vue de mieux produire. Il importe donc de connaître plus précisément comment l’activité mondiale se développe et là nous avons un tableau tout à fait différent de ce que nous venons de dire.

Le BDI ou Baltic Dry Index est l’indice mesurant le coût du trafic en vrac de matières sèches à travers vingt-six espaces maritimes et par extension le degré de l’activité mondiale en fonction de la quantité de produits intermédiaires nécessaires à la fabrication de l’objet vendu.

Le BDI enregistre une baisse record de -62,02% entre novembre 2014 et le 12 février 2015. Si nous prenons une période plus longue du 20 janvier 2014 au 12 février 2015, la baisse reste tout aussi conséquente avec -59,61%. En remontant dans le temps, nous enregistrons de même une baisse de -68,17% entre novembre 2013 et juillet 2014 !

L’indice apparaît cependant volatil et enregistre de brusques changements comme ceux de juillet 2014 passant de 732 à 1456 points en novembre 2014 soit une hausse de 98,90% laquelle nous incite à apprécier le BDI a posteriori sur plus d’une décennie entre 2000 et 2014.

L’évolution des échanges mondiaux suit clairement l’évolution des échanges boursiers avec une première cassure entre 2000 et 2002 et l’éclatement de la bulle internet puis une seconde, brutale, avec les subprimes du début 2008 à la fin de cette même année. Ce qui interpelle immédiatement sont que les clashs boursiers ont une incidence immédiate sur les échanges de marchandises et sous cet angle il y a bien un avant et un après 2008.

En effet de 2000 à 2008, les échanges sont en constante hausse passant de 1300 points à 11000 points. Passée la crise, l’indice repart vers le haut en deux ans pour atteindre 4600 points en 2010. A compter de cette date, il ne fera que baisser jusqu’à 2015, le rebond de 2010 ayant été comme "plafonné". Il en ressort une baisse molle mais constante de l’activité mondiale désormais déconnectée de tout aléa financier. 

Pour être plus précis, le choc financier influe sur l’activité à la baisse mais la hausse boursière semble déconnectée du BDI à savoir de toute demande en produits courants alimentaires et industriels. Inversement, l’argument qu’il y aurait une surcapacité en navires ne justifie pas en lui-même la tendance baissière: une augmentation des capacités prouve au contraire une demande qui n’est effectivement plus là et un ralentissement qui je le conçois se doit d’être corroboré par d’autres indicateurs.

Les FFAs (Forward Freight Agreement) sont des contrats SWAPS permettant de convenir d’un prix de transport en se couvrant de la volatilité de ce dernier: le paiement est effectué alors qu’aucune livraison n’a lieu mais permet de se prémunir contre toute hausse en vue du financement du transport qui lui sera bien réel.

Les FFAs sont construits sur des cargos de vrac sec et des tankers, eux-mêmes de quatre tailles : Capesize, Panamax, Supramax et Handysize. Si les FFAs augmentent dans leurs volumes, c’est qu’il y a une attente par les opérateurs d’une augmentation du coût du fret et donc de l’activité.  Ces quatres indices ont enregistré des baisses spectaculaires de -70,67% de 2009 à aujourd’hui pour le Handysize à -95,62% de 2010 à 2015 pour le Capesize !

Cette approche peut encore s’élargir en nous référant au taux d’occupation des conteneurs via l’index HARPEX. On retrouve une nouvelle fois une courbe baissière avec toutefois un fléchissement plus lent, moins accidenté de -48,7% de 2010 à aujourd’hui.

Si nous ouvrons notre champ d’analyse à l’ensemble des services et produits échangés (finis, semi-finis et matières premières) par voies maritimes, aériennes et terrestres, seuls les effets de commerce (« commercial papers ») nous donnent une indication des sommes d’argent versés contre livraisons de biens ou exécutions de prestations (je mets évidemment  à part la titrisation qui n’est qu’un levier de financement déconnecté des échanges). Une fois de plus, nous retrouvons une baisse de -40% depuis le 31/12/2008. Si on se réfère à l’activité depuis août 2007, la baisse est de -54,80% après avoir été en progression constante.

Au final BDI, FFAs, Harpex et « Commercial Papers » contredisent l’image renvoyée par les balances commerciales et les PIBs et tendent à montrer du moins à ce stade de l’analyse le déclin de l’activité mondiale depuis près de cinq ans.

La démonstration pourra se révéler juste si nous arrivons à établir un lien entre cette baisse et les évolutions d’une part du cours du pétrole brut et d’autre part des monnaies à travers les prix et l’inflation. Seuls en effet les prix du brut et des produits de base à l’activité humaine peuvent nous aider à différencier l’enjeu de stratégies spéculatives et de prédations de ce qui anime chacun de nous dans sa vie quotidienne à travers ses déplacements, ses achats, son mode de vie. Je me référerai principalement à la zone OCDE sous cet angle.

En décembre 2008, le cours Brent est tombé à 35 USD/le baril avant de remonter en juin 2014 autour de 100 USD, autrement dit stabilisation autour de ce cours pendant plus de cinq avant rechute. Ce cours à 100 USD avait été déjà atteint avant 2008 culminant à plus de 130 USD traduisant un mouvement spéculatif au-delà des 100USD. Notons que, l’ajustement vers ce pivot a démarré à l’orée de la révolution du e-commerce courant 1999 à partir d’un cours autour de 10-11 USD, valeur correspondant à la période d’avant la Chute du Mur de 1986 à 1999 et la transition vers un monde encore dominé par un commerce intra OCDE. Antérieurement la période 1979-1985 correspondant à la crise iranienne (deuxième choc pétrolier) autour de 40USD et celle de 1970-1979 avec le premier choc pétrolier aux environs des 10-15USD nous montrent un monde simplement en devenir maintenu rigide par deux idéologies antagonistes.  

L’inflation ce sont les prix et la demande de monnaie ; elle est la traduction d’une demande de consommation et d’investissement et permet de déduire la santé ou non d’une économie. L’inflation dépend tant du commerce international et de la force exportatrice d’un pays ou d’une zone (cours croisés des monnaies sur le marché des changes) que du marché intérieur et du pouvoir d’achat des principaux agents (ménages, entreprises), les banques par le taux d’intérêt devant jouer un rôle de régulateur selon la variation des prix.

Comme nous l’avons indiqué, l’évolution des PIBs (particulièrement pour les Etats-Unis) reste à tempérer au regard du taux d’inflation de 0,75% (0,4% pour l’Eurozone fin 2014), courbe en fléchissement constant laquelle souligne un ralentissement clair des marchés intérieurs pour ces deux zones posant de nouveau le problème structurel de la contraction des coûts (baisse des revenus du travail et chômage de masse). A la différence des USA, l’Euro-zone a vu son PIB stagner à 0,495% en trois ans soit une stagflation perçue à juste titre par les marchés financiers comme négative; conséquence de quoi l’Euro s’est vu dès mai 2014 se déprécier de -16,23% en février 2015 par rapport au Dollar.

Alors que la balance commerciale de l’Euro-zone  a cru de 16,76% entre 2013 et 2014 contre un déficit commercial américain creusé sur la même période de 6,83% (!), le taux d’inflation comme ultime critère de santé d’une économie l’emporte, ce taux étant désormais négatif dans la zone Euro avec -1,6% sur le mois de janvier 2015 (moyenne de -0,6% sur 12 mois). J'entends par là que la variation des monnaies reflète non seulement des balances commerciales mais également une réalité plus profonde des échanges au-delà de tout contexte spéculatif, spéculation qui se caractérise par des mouvements brutaux, des changements soudains ce qui n’est pas le cas de l’Euro en l’occurrence.

Une monnaie dépréciée est certes le révélateur d’une stagnation mais peut aussi être utilisée comme facteur de relance reposant le problème structurel de la monnaie unique pour des pays aux économies disparates.

Une dépréciation d’au moins 30% en France serait-elle nécessaire à toute relance, la BCE est in fine confrontée à l’alternative suivante: soit augmenter la masse monétaire par un refinancement facilité des créances privées et publiques, soit démanteler la zone et procéder à un retour aux monnaies nationales, ce dernier point étant tenu hors de propos par les instances dirigeantes de l’UE.

Rappelons en effet que le programme LTRO - plus de 1000 Mds€ de rachats de dettes privées - n’a eu aucune incidence sur la valeur de l’Euro. Cette décision de Mario Draghi d’élargir ce programme aux dettes publiques à partir de mars 2015 à raison de 60Mds€/mois n’aura évidemment aucun effet ni sur le PIB intra-zone (pour la simple raison que le commerce de la majorité des Etats Membres se fait dans l’espace Euro et non avec la zone Dollar) ni sur la balance commerciale de la France.

Inversement un Euro minoré va aussi à l’encontre des intérêts de l’économie allemande, la parité 1€ pour 1,39/1,40 USD étant parfaitement adaptée aux entreprises d’Outre-Rhin. Un Euro autour de 1,13 USD influe donc sur les marges et obligera à une augmentation de la balance commerciale de l’Euro-zone ce qui est peut-être en vue par les autorités de Francfort et de Bruxelles.

Les « Quantitative Easings » (QEs) de la FED, outre qu’ils se poursuivent sans le dire (les taux n’ont pas été relevés en décembre contrairement à ce qui avait été annoncé par la FED elle-même! et les quantités rachetés restent identiques….) donnent une image contrastée d’une zone OCDE dominée par la puissance du Dollar-étalon (investi dans toutes les zones d’échanges à la différence de l’Euro) mais soumise inexorablement au risque de déflation. Nous pouvons alors prédire une baisse toute relative de l’Euro, conséquence de la tentative avortée de la BCE de reproduire ce que peut seule faire la FED sauf à risquer l’hyperinflation.

Cette baisse de l’Euro se conjugue à d’autres facteurs telle l’attaque sur le rouble et la remontée par voie de conséquence du dollar, stratégie en lien avec la baisse du pétrole brut et le tout répondant à un objectif géoéconomique d’affaiblissement de la Russie. Le rouble a effet perdu au 13 février 2015, 69,12% de sa valeur contre le dollar depuis novembre 2014 (on peut situer le pic de l’attaque entre les 12 et 18 décembre), ce dernier faisant l’objet de rachats massifs, dépréciation du rouble accentuée doublement par des remboursements en dollar (par les banques et entreprises russes au second semestre 2014 pour 120 Mds USD, remboursements devant ce poursuivre au premier semestre 2015 pour 60 Mds USD) et par la baisse du brut, celui-ci limitant par extension le renchérissement du dollar et le creusement du déficit commercial.

Cette attaque reste cependant de portée limitée dans son ampleur par les réserves de devises de la banque Centrale Russe (430 Mds USD) et le soutien de la Banque de Chine en fin d’année (elle-même ayant une réserve de plus de 4000 Mds USD). Outre le risque certain de diminution des importations russes provenant de l’Union Européenne (contribuant au marasme intra-zone et à la baisse relative de l’Euro), le cours du brut reflète avant tout l’activité mondiale et est amené à rester bas.

Après avoir diminué de respectivement 55,49% entre juin 2014 et Janvier 2015 en touchant les 47,61 USD au WTI et les 48,60 USD sur le brent (soit -57,19% !), les deux cotations réenregistrent une remontée de + 6,97% pour WTI et de 18,04% pour le Brent repassant au- dessus des 50 USD le baril.  

Comme nous l’avons noté plus haut, cette chute n’a pas pour unique source une stratégie spéculative mais utilise la baisse de l’activité mondiale pour faire levier contre la Russie avec l’aide des pays de l’OPEP et notamment de l’Arabie Saoudite dans le maintien de son leadership sur la région face à l’Iran.

Sachant que toute exploitation nouvelle de gisements (dont le pétrole de schiste) exige une rentabilité entre 70 et 100 USD (baisse de 40% en novembre des permis de forages aux USA), la stratégie d’affaiblissement de la Russie coordonnée par les USA et l’OPEP ne peut avoir qu’un temps sauf à mettre en péril l’industrie et la finance autour de l’économie du schiste et provoquer une nouvelle crise financière tant les dérivés sont importants (rien que pour JP Morgan Chase, le montant des dérivés est de 68000 Mds USD soit 6 fois la dette des USA !!).

Toute l’industrie du « fracking » est actuellement construite sur des prises de participations par des banques, institutionnels et fonds de pensions; 29% des obligations à hauts rendements (titrisations via CDOs  sous-tendues par des assurances de types CDS elles-mêmes négociables !) proviennent du secteur de l’énergie US et peuvent à tout moment s’effondrer et entrainer une crise de type sub-prime ! Il est donc très vraisemblable que le Brut revienne à des cours autour de 60USD pour s’y maintenir et ne plus revenir aux niveaux de 2011.

Plus concrètement quelles sont les solutions d’investissements dans ce contexte pour l’année 2015?

Les obligations resteront stables tant que les QEs seront là pour donner des taux faibles ce qui repose aussi la question du QE dans l’UE. Taux faible signifiant absence de risque, tout ceci dépendra du devenir politique de l’Euro-zone avec le problème de la Grèce en tête. Plus précisément, si la Grèce sort de l’Euro-zone - ce qui est dans son intérêt -  les taux remonteront et le marché obligataire s’écroulera.

Les marchés actions quant à eux dépendent tant des politiques des banques centrales que des perspectives de croissance… sauf qu’une politique monétaire accommodante n’est valable que si les perspectives sont positives; or les taux d’inflations sont décroissants voire désormais négatifs dans l’OCDE, effet direct des politiques de restrictions des coûts à savoir du chômage et de la précarisation du travail aux USA et dans l’UE. Comme je l’avais développé dans de précédents articles, les QE n'existent que pour refinancer un système bancaire crisique et non pour augmenter les prêts aux entreprises ou aux ménages et in fine augmenter les revenus d’activités et l’investissement.

Pour revenir aux actions, nous sommes bel et bien dans une bulle spéculative, bulle qui ne peut qu’éclater pour permettre aux cours de revenir à des niveaux définis par le développement des marchés intérieurs des BRICS; la question de l’inanité de la politique antirusse des USA/UE reste ouverte, ces tensions étant le déclencheur possible d’un nouveau protectionnisme mondial et de sa dé-dollarisation. 

La baisse des matières premières devrait se poursuivre si le taux de déflation se confirme sur le premier semestre 2015. Le point clef sera assurément le taux d’inflation aux USA: à partir du moment où il sera négatif, les marchés se retourneront et le dollar chutera entraînant de nouveau le pétrole (en particulier toute l’industrie du schiste). De même le marché obligataire US s’affaissera et emportera dans sa baisse les cours européens sauf à ce que l’Euro-zone implose avant juin. Les valeurs refuges telles que l’or et l’immobilier « prime » s’envoleront le temps de la réémission des monnaies nationales européennes et de la structuration de nouveaux étalons par les BRICS. 

S'agissant de la France, cette perspective rend raisonnable l’éclatement de la bulle de l’immobilier commercial et le rebond du résidentiel. Ce dernier se trouve actuellement malmené ayant perdu en volume et en montant des ventes 25% de 2011 à 2015, les prix en moyenne n’ayant baissé que de 5% (ce qui est trompeur car toute moyenne dépend de ses extrêmes donc du « prime » parisien et de la Côte d’Azur qui se sont valorisés sur la même période !). 

Comme je l’avais écrit dans le livre « La Grande Chute » et dans de nombreux articles sur Visions et perspectives 2020, le marché immobilier chute par la baisse conjuguée des revenus (là encore il faut apprécier l’écart entre les revenus incluant les salaires et non la moyenne ou la médiane) et l’augmentation des taux immobiliers aux ménages (traduite par un accès réduit aux crédits et conditionnée par 20 à 40% d’apport en règle général): 27% des ménages peuvent aujourd’hui accéder à un achat contre 44% en 1998.

Cette récession a été prouvée par la montée des loyers, eux-mêmes faussement encadrés par le législateur (loi Dufflot) traduisant l’impossibilité pour de nombreux ménages d’être propriétaires. Dans une perspective de déflation, les taux d’intérêts réels vont cependant augmenter ce qui va pouvoir éventuellement réouvrir l’accès aux crédits sans pour autant diminuer le risque d’insolvabilité.

Tout ceci est la conséquence des politiques d’austérité établies depuis 2009 et ayant terriblement accentué l’écart entre sphère sociale et sphère économique. Le plus triste est que  le chômage massif et la précarisation continueront de peser fiscalement et socialement (insécurité, communautarisme, maladies) accélérant le recul de l’Etat et reposant une nouvelle fois la question de la crise: une crise économique bien réelle dans ses fondamentaux mais inexistante dans les revenus perçus à l’échelle des Etats et des multinationales. Comment concilier en effet une telle précarisation, plus de 26 Millions de chômeurs (officiels) dans l’Union Européenne, la déconstruction du lien entre activité sociale et activité professionnelle avec la croissance des revenus des plus aisés, de l’explosion du marché du luxe et plus concrètement de PIBs toujours croissants, d’import-exports aux flux gigantesques?

La réponse est évidemment négative et ne peut que donner lieu à une prise de conscience progressive des peuples face à l’injustice la plus profonde, celle qui nous empêche d’agir librement par l’exercice de notre souveraineté et de définir notre intérêt général, de nous battre finalement contre des élites corrompues et méprisantes.  

A une question économique existe une réponse politique et seulement politique. Les questions de répartition de la richesse tournent autour de la problématique du devenir ensemble et de l’identité des peuples. Si vous atomisez un peuple en supprimant ce qui le relie à son histoire et à sa transmission, la répartition ne se pose plus si ce n’est en des termes minimaux de revenus de subsistance ou d’ordre public. Si le peuple se maintient dans sa souveraineté et arrive en conséquence à se penser comme autorité (« auctoritas ») alors les questions de richesse (emplois, revenus, santé, etc) redeviennent l’objet de débats et de politiques communes. A partir du moment où vous mettez en exergue des notions vides de sens démocratique tels l'ultralibéralisme, l'égalitarisme, les réformes sociétales, la gouvernance, la politique commune, la commission, l'expertise, le différentialisme, vous attentez à ce qui unit des citoyens dans leur devenir et vous les oppressez. République, débat, sens de l’intérêt général, patrie sont des réponses politiques à l’injustice sociale, aux écarts de revenus exorbitants, au chômage massif des jeunes et moins jeunes, aux réseautages et passe-droits, à l’absence de remise en cause d’un système ne profitant qu’à ceux ayant arraché leurs biens à la collectivité (voir l’affaire HSBC !), à l’absence de toute idée décente d’un système médiatique oppressant et narquois.  

Sources: